
Ils se sont installés à Verdun pour la proximité de la grande ville, les cafés ouverts jusqu’à tard — surtout — parce que l’appartement (troisième étage) était assez ancien pour raconter des histoires. L’automne et la valse des feuilles, les promenades sur la Well, les cafés sympathiques, les soupes réconfortantes, les bottes à la mode annonçaient une vie de quartier très attirante et attrayante pour ce jeune couple d’origine française. Puis est arrivée la première vraie couche de neige, et Verdun a basculé en deux camps.
Lui, appelons-le Hugo, est né avec un thermostat dans le cœur, un homme positif, créatif et follement amoureux du Québec. Il adore l’hiver qu’il chérit depuis trois ans. Il aime l’hiver comme d’autres apprécient Noël, les décorations, les bonhommes de neige, les lumières de couleurs, les guirlandes, les couronnes, etc…Il a commencé secrètement à chanter des tounes de Noël, doucement pour ne pas réveiller le voisin d’en bas qui collectionne le silence.
Elle, c’est Sophie. Elle voit l’hiver comme un plan d’organisation des ennuis. Pour elle, la neige est un genre de plastique blanc qui colonise les trottoirs. Elle préfère de loin l’automne. L’hiver lui vole ses petits bonheurs automnaux et ça la fait suer. Aux premiers flocons, Sophie sort ses arguments négatifs habituels : chaussettes de laine qui piquent, gants perdus, transport en commun au ralenti, rhume assuré, glace noire, pelletage, sapin, etc…Elle a toujours détesté la période des fêtes.
A l’appart, il a toujours trop chaud, elle a toujours trop froid. Les disputes de calorifères s’apparentent à des négociations serrées à l’ONU. Autour du thermostat, Hugo baisse, Sophie monte. Leur voisin silencieux Sylvain, leur ferait peut-être un excellent médiateur. On n’en est pas là.
Heureusement, la ville a ses moments d’apaisement. Après avoir nettoyé le balcon d’en avant, vers 20 h, ils sortent marcher en amoureux. Bien emmitouflés (beaucoup trop, elle surtout), ils entrent dans l’hiver comme dans une carte postale. L’église NDSD brille dans la nuit. L’air est bon, 2 degrés, ce n’est pas si mal. Les réverbères déjà décorés annoncent les inévitables festivités de décembre. Une lune laiteuse les invite sur le bord de l’eau ; de très loin on entend les rapides de Lachine qui crient leur enthousiasme. La promenade est étrangement dégagée et déroule son tapis de velours blanc. Il y a pire, songe Hugo, qui a enlevé ses mitaines et tient tendrement la main de Sophie. Elle se laisse surprendre par le bruit sourd de la nuit sans étoiles. En arrivant vers la Maison Nivard-De Saint-Dizier, elle choisit le moment pour lui dire qu’en juillet, sans les flocons qui mouillent leurs visages, ils seront trois. Une balade que Hugo n’est pas prêt d’oublier.


