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Lundi, 18 mai 2026

Verdun + Île-des-Sœurs
NOUVELLES

Le temps des sucres.

       texte : Billet Jean-Guy Marceau
  

Il faut que je me conditionne. J’irai à la cabane. Dès que mars pointe du nez et que le soleil commence à faire de l’overtime, je sens l’appel du sucre, de l’oreille de crisse et des œufs dans le sirop. Yeurkk ! Comme à chaque année, une tradition, un mal nécessaire, une sortie de famille, une célébration du printemps.  

        Mais qu’est-ce qu’on tous à se lancer dans cette aventure ? D’abord, des vraies cabanes comme dans l’ancien temps, ça n’existe plus, la petite maison en bois rond, un peu croche qui ressemble tant à celle que dessinent les peintres du dimanche, c’est fini. Les cabanes d’aujourd’hui longent les autoroutes, le plus près du monde possible (j’allais dire le plus près du trafic). Si vous n’allez pas à la cabane, elle ira à vous, c’est sûr. Ce sont des mégas cafétérias, en préfini, sans âme et d’une laideur sans nom.

        Dans l’ouest de l’île, devant l’une d’entre elles, deux ou trois petits érables (peut-être en préfini eux aussi) font la garde entre l’entrée principale et le vaste stationnement. Des chaudières brillantes y sont accrochées, ça fait rustique, surtout en banlieue ! Tout près, une table en contreplaqué couverte d’une neige douteuse ; au bout, quelques bâtonnets de bois pour recueillir les filets de tire.

       A l’intérieur, deux ou trois salles à manger, aussi sombres que bruyantes, sont disponibles pour les affamés. Bien cordés sur des bancs de bois, on se prépare à offrir à notre pancréas un festin calorique absolument singulier. Une musique disco des années 70 tient lieu de bruit de fond, tandis qu’une serveuse qui n’a plus vingt ans depuis longtemps nous monte, avec bonne humeur, la table. Mets traditionnels : omelette, jambon, fèves au lard, oreilles de crisse, patates bouillies et pain de ménage sont en vedette.

     Un, deux, trois, go…Le marathon débute en même temps que l’inévitable I will survive. On se demande effectivement si on va survivre à ce festival de calories. L’omelette baigne dans le sirop avec les saucisses et les binnes…alouette, gentille alouette. La vie est belle, vive la tradition. Demain, la diète, c’est certain, aujourd’hui mon Gérard, profites-en !

     Lorsque l’on est persuadé que plus rien n’entre, arrivent les desserts : pets de sœur, grands-pères dégoulinants et affolantes tartes au sucre d’érable…723 calories par et bouchée, vive la tradition !

     Une heure s’est écoulée, le ventre plein, le foie engorgé, on sort péniblement de la table, on se promettant que c’est la dernière fois. N’écoutant que l’ombre de notre courage, on se traîne péniblement à l’extérieur où nous attend la tire d’érable…That’s the way I like it…Dernier calvaire, poussé par un vertige, on s’avance vers la table comme un condamné à mort, un animal à l’abattoir. Juste un petit morceau pour faire passer le graillon. On voudrait bien prendre une marche, mais il pleut à manger de bout. Un cheval attelé à une voiturette, qui sort d’un roman de Félix-Antoine Savard, nous regarde un peu découragé. Repus et alourdis, on passe le restant de l’après-midi à chercher son air et son tube de Rolaids. Une bouteille d’eau de source à la main, on boit, on boit à la tradition !

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