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Mercredi, 15 avril 2026

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Le retour du noir et blanc

Marek Zielinski

Quel drôle de monde ! Il s’y passe de choses. À la chute du mur de Berlin, un « expert » a dit cette phrase surprenante : c’est la fin de l’histoire. Avec la mort de l’empire soviétique, et de cette dualité qu’on traînait comme une malédiction (les USA d’un côté, l’URSS de l’autre), la Grande Histoire tournait sa dernière page. C’était sans compter sur le génie humain pour s’inventer des ennemis et des situations proprement inimaginables.

Pour moi, grandir dans un pays communiste comportait son lot d’inconvénients (pour employer un euphémisme), mais aussi quelques, disons, avantages : on savait à quoi s’en tenir. Les médias n’étaient que des porte-voix du régime en place, d’où la certitude que le contraire de ce qu’ils disaient était vrai. 

Aujourd’hui, tout a volé en éclats. C’est la cacophonie qui monte en crescendo, et on est loin de la fin de ce processus. Notre capacité d’analyse était un allié précieux : quelques données et bribes d’infos cueillies par-ci et par-là suffisaient pour allumer la machine à analyser. Un dicton élaboré au temps du communisme en Pologne assurait que, là où il y a deux Polonais, il y a trois opinions.

 On percevait un problème de tous les côtés, on élaborait des théories, et que la plus logique gagne. Cet exercice est pratiquement impossible aujourd’hui, la multitude de sources d’information noie le poisson dans l’eau boueuse. Qu’est-ce qu’on fait alors, pour ne pas se sentir perdu ? On croit, au lieu de comprendre, et la croyance a la particularité de résister à la raison, aux arguments logiques. Et nous avons eu d’innombrables exemples dans l’Histoire de ce que la croyance peut engendrer. 

Dire qu’aujourd’hui les sociétés sont polarisées est un autre euphémisme : chaque groupe, chaque clique est comme un train qui fonce aveuglément sur l’autre, sur l’ennemi, sur ceux qui ne croient pas aux mêmes idées et théories. Le clivage en blanc et noir, en bons et mauvais, en libéraux et nazis (les termes complètement en déroute, sans signification, galvaudés par l’usage abusif) est pratiquement l’unique modus operandi de la société moderne. Pourtant, mélangez le noir et le blanc et vous obtenez du gris, la vraie couleur du monde. 

Certains objecteront que je promeus le relativisme moral, que le bien et le mal ne sont que des concepts. Je crois, au contraire, que diviser le monde en deux clans hostiles nourrit ce relativisme encore plus. On se cache derrière une théorie qui nous absout de toute responsabilité ; la même action revêt une autre signification selon le camp où on se trouve. Il n’y a plus de valeurs communes, aucune référence extérieure pour nous guider un peu. 

Un vieux berger à qui on demande de définir le bien répond, avec tout le sérieux : « C’est quand je vole une brebis. » Et le mal alors — une seconde de réflexion — et le berger affirme : « c’est quand on me vole une brebis ». Quand je pense aux siècles qui ont forgé notre sens de la morale, les bras m’en tombent !

La solution ? Entrez dans le gris. Dans le gris, les couleurs sont peut-être moins éclatantes, elles importent moins. C’est l’essentiel qui compte. Prenez vos aises, dans le gris, il y a de la place pour tout le monde.

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