Chronique Histoire et patrimoine
Héritage Champlain
Par Marcel Barthe
Photos Marcel Barthe, 2026, sauf no 5, de Christine Pouliot, 2026

Photo 1 : vue de l’installation à partir du dessous du pont Samuel-De Champlain à L’Île-des-Sœurs. Au loin, à gauche, l’ancienne pile dans le Saint-Laurent et les haubans du nouveau pont.
Peut-on considérer une installation artistique toute récente, à peine terminée, comme un geste patrimonial ? C’est bien beau, le patrimoine dit « moderne », mais il y a des limites, non ?
Et pourtant, la toute récente installation qui vient de surgir près du pont Samuel-De Champlain à L’Île-des-Sœurs et qui se compose de plusieurs éléments d’une rive à l’autre du Saint-Laurent, mérite amplement le qualificatif de « patrimoniale », selon votre humble rédacteur de cette chronique « Histoire et patrimoine ».
Mais pourquoi donc ?
Un retour en arrière
Dès l’annonce de la construction du pont Samuel-De Champlain en 2011, qui devait remplacer le pont existant traversant de L’Île-des-Sœurs à la rive sud, enjambant le fleuve Saint-Laurent, la société fédérale responsable, les Ponts Jacques Cartier et Champlain Incorporée (PJCCI), s’était engagée à compenser les insulaires pour les inconvénients causés par les travaux de démolition, de déconstruction et de reconstruction (2015-2019).
Cette promesse publique qui, au début, n’avait que des contours flous conduisit des partenaires de la société civile à amorcer un dialogue avec l’administration fédérale afin de soumettre des propositions. L’Ordre des architectes, l’Ordre des ingénieurs et d’autres, dont Héritage Montréal, furent impliqués dans la définition du projet, qui fut complété par de nombreuses étapes de consultation des publics par l’organisme fédéral.
L’organisme de préservation du patrimoine fut un partenaire de premier plan. Avant le début du démantèlement, Héritage Montréal a coorganisé des visites guidées sur le tablier de l’ancien pont, puis a offert son expertise en accompagnant PJCCI dans la réflexion menant au legs architectural et paysager. Selon Héritage Montréal, Dinu Bumbaru et Michel Tremblay, ing., les principaux interlocuteurs auprès du promoteur institutionnel, la mémoire de l’ancien pont dans l’histoire et le paysage montréalais devait être conservée.
Ce témoin du développement de notre communauté aura permis le passage de plus de 2 milliards de véhicules au cours de ses 57 années d’existence (1962).
Un projet majeur au carrefour du patrimoine, de la mémoire, de l’art public et du paysage


Aujourd’hui, à l’aube de son inauguration officielle, on peut dire que la promesse est remplie. De manière résolument contemporaine, les concepteurs, ingénieurs, designers et aménagistes paysagers, parmi lesquels on retrouve la firme d’architectes québécoise, Provencher Roy, ont réussi un ouvrage d’art public déployé sur sept hectares. Le geste sculptural de l’ensemble et le rappel visuel de l’ancien pont dans le design des murs-panneaux, spectaculaires à la tombée de la nuit par le jeu d’éclairage, en sont des éléments clés.
La dimension mémorielle et patrimoniale occupe aussi une place de choix sur plusieurs aspects. Du côté de L’Île-des-Sœurs, le tablier qui s’avance dans le fleuve s’appuie sur une partie de pile de l’ancien pont. De plus, une portion des murets latéraux est constituée de la structure même de l’ancienne ossature métallique.
Cette véritable proue de navire épouse parfaitement l’alignement de l’ancien pont, dans l’axe d’une pile restaurée bien visible dans le fleuve vis-à-vis des haubans de la nouvelle structure. Enfin, de l’autre côté de la Voie maritime, à Brossard, l’installation est complétée par un geste architectural similaire sans être identique, pour marquer, encore une fois, le positionnement de l’ancien pont dans le paysage de cette section de la rive sud, le tout dans une harmonie de couleurs, de textures, de choix de matériaux et de style.
Pour Dinu Bumbaru, d’Héritage Montréal, « Tout en veillant à ce que le nouveau pont soit digne du Saint-Laurent par son architecture, Héritage Montréal a souhaité que celui d’origine, à qui l’on doit le développement de l’île des Sœurs et Brossard, ne soit pas entièrement effacé. À défaut de tous ces piliers qu’on aurait pu orner de sculptures géantes, mais que l’arrangement constitutionnel d’origine obligeait à démolir, les aménagements de l’île des Sœurs, sur la digue et à Brossard, conservent l’indice du tracé rectiligne du premier pont, qui a inspiré l’architecte danois Poul Ove Jensen pour son concept du nouveau pont, avec sa légère courbe qui transforme la traversée en une expérience à la fois pratique et panoramique.

Photo 5 : Murs-panneaux où l’on devine des assemblages de l’ancienne structure (la nuit)


Photo 7 : vue de l’installation de la Rive-Sud, à Brossard. Ici, dans un petit parc aménagé sur la piste cyclable, une autre pile du vieux pont demeure, sur la terre ferme toutefois, alors que celle dans le fleuve se pointe à l’horizon.
Enfin, comment ne pas mentionner la qualité paysagère et environnementale du lieu ? Plantation d’arbres, voies de circulation cycliste, piétonnière et véhiculaire séparées, aire de protection pour la couleuvre brune, fossés éponges pour capter l’eau de pluie et panneaux d’interprétation créent un nouveau lieu de fréquentation de premier plan, connecté aux réseaux cyclables, sur notre île et Verdun.

Photo 8 : Un des panneaux d’interprétation sur le site.
Mon petit grain de sel
Comme pour les autres chroniques, depuis le début de ma collaboration à ce périodique local, celle-ci porte sur les dimensions artistique, historique et patrimoniale de ce lieu. Mon objectif est de présenter aux citoyennes et citoyens de la communauté verdunoise des volets de leur riche histoire et patrimoine. Cela n’occulte pas d’autres dimensions d’intérêt ou de préoccupation dans ce genre de projet, mais je laisse à d’autres le soin de les aborder.
Du point de vue des dimensions qui m’animent dans ces chroniques, j’estime que ce projet s’avère une grande pointure et constitue une addition importante qui rehausse tant la qualité de l’aménagement que de l’histoire de notre territoire.
PAUSE ESTIVALE
Avec cet article, la chronique « Histoire et patrimoine » fait relâche pour la période estivale. De retour tout juste avant la rentrée, fin août. Bon été, chers lecteurs !


