Billet Jean-Guy Marceau
Elle m’accompagne depuis sept décennies, je la connais comme les doigts de ma main. Sans tambour ni trompette, j’ai perdu soudainement, en deux heures, l’audition de mon oreille gauche, comme ça, sans prévenir. Comme la mort. Le silence s’est installé d’un côté de ma tête. L’oreille droite, fière et vindicative, a immédiatement pris le pouvoir. Un peu triste que sa jumelle l’abandonne si brusquement, elle écoute tout, tout le temps. Elle se prend pour une star, maintenant indispensable.
Depuis le 8 février, ma vie a un peu basculé dans la stéréo bancale. Quand quelqu’un me parle à gauche, je tourne sur moi-même comme un radar soviétique en panne. Les conversations deviennent des chasses au trésor : « Tu m’as dit quoi ? Où ? À gauche ? Eh bien, viens à droite, c’est plus sûr.

Je rigole, mais je lui en veux, plutôt j’en veux à cette labyrinthite, sournoise et vicieuse. J’aimais bien la présence infaillible et remarquable de mes deux amies auditives. Je suis face à un deuil. L’absence devant ce silence indésiré. J’ai, depuis, rencontré plusieurs professionnels de la santé. Des audiologistes attentives et dédiées qui m’ont fait subir des tests désagréables, mais nécessaires, puis, selon le protocole, la rencontre de mon ORL (au centre-ville de Montréal) pas gentil, expéditif et aussi pénible et antipathique qu’une punaise de lit.
Il m’arrive de parler à mon oreille défectueuse comme à une plante : « Allez cocotte, reviens, je te promets d’éviter les foules, les restos, le métro pendant quelques semaines, quelques mois même. Rien à faire, elle pousse l’audace jusqu’à m’octroyer, sans hésiter, un acouphène aussi déplaisant que mon ORL…un bourdonnement de protestation…genre.
Le bon côté (Il faut que j’en trouve un…) En fait, y a-t-il un bon côté ? Je cherche encore, comme la misère cherche le pauvre monde. J’ai perdu une compagne qui m’apportait le chant des oiseaux, le murmure du vent, la béatitude de la musique, bref une amie indispensable qui véhiculait les bruits de mon environnement, le ronronnement de mon chat, les cris des enfants et la voix de ma vieille mère. La surdité unilatérale, c’est peut-être juste un filtre de paix intérieure, me dis-je. Mais je reste méfiant : à ce rythme, mon autre oreille pourrait réclamer ses congés, elle aussi. Je ne le dis pas trop fort, les murs ont des oreilles.


