Un billet de Jean-Guy Marceau

 

Je devais avoir un peu moins de 10 ans. Hiver 1958. Nous sommes en Gaspésie, ma Gaspésie natale. Il fait très froid et dehors c’est la tempête. Pas une petite tempête insignifiante de 15 cm. Ça tombe depuis des jours et les bancs de neige sont à la hauteur des poteaux de téléphone. Dehors le vent crie à tue-tête depuis la St-Valentin. Nous sommes le 17 et la maisonnée tente à tout prix de se réchauffer. Les murs peu isolés de la maison paternelle suintent et la grosse chaudière de la fournaise à bois, assoiffée d’érable, crache sa chaleur tant bien que mal.

Un désert blanc, immaculé, se reconstruit à chaque heure. Depuis la fenêtre de ma chambrette que je partage avec mes frères, je ne distingue guère la grève figée dans son immense manteau de velours blanc. Mon terrain de jeu, envahi par une nature, prend sans timidité tous ses droits. Pas d’école évidemment.

Après le dîner, je reste le nez collé aux châssis doubles, à surveiller, fasciné, les rares voitures insouciantes qui roulent sur une 132 à peine dégagée, aux allures meurtrières. Un spectacle qui offre au gamin que je suis à la fois des frissons et un aperçu de fin du monde. Puis, ce chat noir au loin deviendra tout blanc. J’ai volé un chocolat dans la boîte en forme de cœur que maman a reçu de papa. Cela me réconforte. J’en ai même pris deux. J’ai trouvé sa cachette.

À cette époque nous étions neuf à la maison. Une chaumière sentait souvent la lampe à l’huile, la cire à plancher et la bouffe. Sept enfants à nourrir, trois fois par jour. Le lot d’une mère courageuse et d’un père travaillant et responsable. Une ruche qui, en cette journée de tempête, se met forcement à la tâche. Chacun à son projet ; moi j’suis petit, souvent on m’oublie et cela me permet de rêvasser en attendant la charrue qui bouffera toute cette neige farineuse et envahissante sur la route. Vers 18 h, papa arrivera du bois et traînera avec lui un parfum de gomme de sapin.

Plus de soixante ans sont passées et, quelques fois, il m’arrive de me surprendre et de puiser dans mes souvenirs des brides de ces moments souvent intenses de mon enfance. Une odeur, une chansonnette, un repas familial, un élément banal qui remonte à la surface et qui fait apparaitre le petit garçon qui dort tout en dedans de moi. Il n’est jamais très loin. Par les temps qui courent, j’ai envie qu’il me dise encore que la vie est belle.

J’habite toujours en face du même fleuve vaillant qui coule jusqu’à Les Méchins. Il traîne dans son courant mes souvenirs, mes envies et l’assurance qu’effectivement, malgré tout, la vie est belle.