De tumultueuse au début, à joyau du milieu verdunois, aujourd’hui :
Par Marcel Barthe

Photo, Marcel Barthe, 2026

Photo – SHG 27-021
Ce havre de verdure dans l’arrondissement de Verdun que constitue l’Institut universitaire en santé mentale Douglas fut créé en 1881, à peine quelques années après la municipalité (1876). L’institution accueille ses premiers patients près d’une décennie plus tard, en 1890. D’abord identifié comme le Verdun Protestant Hospital for the Insane, puis, en 1925, le Verdun Protestant Hospital, il devient le Douglas Hospital-Hôpital Douglas en 1965. Il porte le nom de l’Institut universitaire de santé mentale Douglas en 2006 et s’affilie à l’université McGill. Enfin, il se joint, en 2015, au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSS) de l’Ouest-de-l’île-de-Montréal.
La décision de créer un nouvel hôpital, pilotée par Alfred Perry, citoyen montréalais bien connu, est motivée par le désir d’améliorer le sort réservé aux malades protestants internés à l’époque à Longue-Pointe, institution catholique dirigée par les religieuses des Sœurs de la Providence (aujourd’hui l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal, mieux connu sous l’appellation Louis-Hippolyte Lafontaine). À l’époque aucune célébration religieuse n’était offerte aux malades de confession protestante.
Pour démarrer le projet, l’on fait l’acquisition d’une première portion de la ferme Hadley (lot 4685), une terre de 110 acres (44,5 hectares ou 445 000 mètres carrés) bordée au sud par le fleuve d’une part et qui s’étend, au nord, au-delà du canal de l’Aqueduc, à l’extrémité ouest de la ville de Verdun, pour y construire les premiers bâtiments. Puis, en 1907, le fils du Dr James Douglas, considéré comme le père des soins en santé mentale au Québec, James Douglas junior, acquiert l’autre lot de 65 acres ou 26 hectares (ou 263 000 mètres carrés (lot 4683) de la terre Hadley et le donne à l’hôpital pour agrandir ses installations. Le site s’agrandira à nouveau par l’acquisition en 1939, de la part de la municipalité de Verdun, de la terre dite Greenshield, en vue de l’expansion future de l’institution.

Plan de Joseph Rielle (1892) où l’on voit les lots 4683, 4685 et Greenshield appartenant à l’Hôpital Douglas
Enfin, deux autres transactions conduiront à la configuration actuelle du lieu. D’une part, l’expropriation, en 1953, des terrains au nord du canal de l’aqueduc par la ville de Montréal afin de poursuivre le développement de Côte-Saint-Paul et aussi d’y aménager le parc Angrignon. L’hôpital y perdra alors une partie de sa ferme, jusqu’alors une saine occupation pour les malades, mais aussi une source d’alimentation pour les occupants et génératrice de revenus pour l’institution. Enfin, la rétrocession à l’hôpital de deux terrains auparavant cédés à des tiers par baux emphytéotiques, dans sa partie nord, terminera le tout. Aujourd’hui, plus de 30 bâtiments, construits de 1888 à 2010, sont dispersés sur un vaste domaine de 65 hectares (650 000 mètres carrés).
À ses débuts, les relations entre l’hôpital et la communauté de Verdun sont tendues. En effet, ses voisins immédiats, MM Hadley et le Colonel John Molson Crawford, alors maire de Verdun (1884-1892), s’opposent à la construction de « l’asile ». Au tribunal, ils invoquent que « la construction de l’immeuble et son utilisation prévue constitueraient une nuisance publique, déprécieraient la propriété et entraîneraient un grave risque de maladies à cause de la contamination de l’air et de la pollution des eaux du fleuve par les eaux usées de l’Hôpital » (Cahn, 1982. p. 12). Ils perdront leur cause, tant en première instance qu’à la Cour d’appel. Dans un étonnant retour des choses, M. Crawford, repenti, deviendra un donateur et un allié de l’institution.
La stigmatisation de ces clientèles souffrant de maladies mentales au début du XXe siècle crée un malaise avec les voisins, les instances politiques, les organismes communautaires d’une part, et l’institution, d’autre part. De plus, une approche thérapeutique de cette époque justifie pour certains l’éloignement de la ville, considéré comme un milieu néfaste à la tranquillité d’esprit. Pour ces deux raisons, l’éloignement du cœur urbain est privilégié.
Au fil du temps et de l’amélioration des connaissances, la sensibilisation à un changement de mentalités rapprochera l’Hôpital et les Verdunois, tant du point de vue physique que social. La réadaptation des patients au sein de la collectivité, qui constitue la mission ultime des soins prodigués, s’avère une préoccupation constante des dirigeants.
Au début, l’Hôpital est distancé de la ville, l’accès y est difficile. Le personnel réside sur le site. Quelques années plus tard, en 1899, le tramway s’y rend et la réconciliation est facilitée.
Les grands personnages qui ont façonné l’histoire et la réputation de Douglas
Alfred Perry (1820 – 1900)

Wikipedia
Ce ne sera pas la première fois dans notre histoire qu’un même événement ou personnage fait l’objet de perceptions très différentes de la part des deux communautés culturelles et linguistiques qui composent la société montréalaise depuis des années. Personnage controversé par excellence qui cristallise les tensions entre anglophones et francophones dans la moitié du XIXe siècle à Montréal, Alfred Perry, chef pompier volontaire de la métropole du pays, incite à l’émeute qui aboutit à l’incendie de l’Hôtel du Parlement canadien, à la Place d’Youville, le 25 avril 1849.
Cet événement marquait la fin d’un débat parlementaire tendu sur la loi indemnisant les victimes des répressions de 1837-1838 et le début d’un été où la frange orangiste de la communauté anglophone perturbe la vie municipale et va jusqu’à attaquer la maison du premier ministre Lafontaine, qui tient encore debout aujourd’hui comme témoin de ces événements.
Malgré cela, comme ardent défenseur de la population anglophone, économiquement dominante à cette époque, le même Perry mobilise trente ans plus tard sa communauté pour la doter d’un hôpital dédié aux protestants souffrant de maladies mentales. Son leadership, son pouvoir de conviction auprès du clergé protestant et des gens d’affaires montréalais, amène le parlement à adopter le 30 juin 1881, « An Act to incorporate the Protestant Hospital for the Insane ».
Dr James Douglas 1er (1800 – 1886)

Dictionnaire biographique du Canada. BAnQ
Réputé chirurgien écossais, le Dr James Douglas arrive à Québec en 1826. En 1837, il prend la direction de l’Hôpital de la Marine et des émigrés dans la capitale. Le gouverneur en chef de la Province du Canada de l’époque, Metcalfe, lui demande en 1845 de s’occuper des « aliénés » du Bas-Canada (aujourd’hui, le Québec). Avec des collègues, il achète le domaine du Manoir Robert Giffard de Beauport, qu’il transforme en hôpital pour y loger 81 malades qui vivent ensemble grâce à une thérapie dite de « traitement moral » qui s’avère très bénéfique et est adoptée plus tard par l’asile montréalais pour les protestants. On lui reconnaît la naissance, au Québec, du soutien moderne aux personnes souffrant de maladies psychiatriques.
James Douglas 2e (1837 – 1918)

Institut Douglas
Fils du précédent, James Douglas junior, ingénieur, personnalité d’affaires très prospère, philanthrope new-yorkais, il acquiert une autre parcelle de la ferme Hadley qui avoisine le site et en fait don pour hausser les possibilités de croissance de l’hôpital qui porte le nom de son père depuis 1965. Il finance aussi, la construction de bâtiments pour le personnel et les patients, dont, notamment, le Douglas Hall et le Pavillon Dobell.
Dr Thomas J. W. Burgess (1849 – 1926)

Université McGill. Musée McCord Stewart
Premier surintendant de l’hôpital, de 1890 à 1923 (33 ans), le Dr Burgess adopte la philosophie d’intervention des docteurs Douglas père et Philippe Pinel, l’approche morale. La fréquente contention et le traitement rigide cèdent la place à une pratique centrée sur le bien-être du patient dans un environnement calme. Homme rigoureux et grand humaniste, on le reconnaît comme un personnage marquant de l’essor de cette discipline naissante qu’est la psychiatrie. À 74 ans, il préside l’American Medico-psychological Association (précurseur de l’American Psychiatric Association), puis professeur à McGill à partir de 1893, et enfin, professeur titulaire à partir de 1899.
Mlle Mary Caton

Institut Douglas
Diplômée à la fois de l’École de thérapie occupationnelle, de même que de l’École du Musée des Beaux-Arts, toutes les deux de Boston, elle introduit, en 1926, la thérapie occupationnelle au Verdun Protestant Hospital. Cette approche obtient tellement de succès que l’Hôpital devient une référence dans le domaine au pays et à l’international. Les produits fabriqués par ses patients reçoivent des prix à des expositions pour l’excellence de leur travail. Elle instaure une méthode éprouvée d’évaluation des progrès de la clientèle et s’implique dans l’enseignement. Ses programmes de formation reçoivent des stagiaires des autres provinces canadiennes. Un pavillon du complexe de santé où loge le service d’ergothérapie porte aujourd’hui son nom.

La participation des femmes au succès des soins fut primordiale, dès les débuts. Ici (de gauche à droite), les infirmières S. Bathgate, Catherine Carr, Amelia Gibbons, Mary Henry et Connie Madden (1935) devant le Douglas Hall (SHV 27 – 03)
Dr Heinz E. Lehman (1911 – 1999)

Temple de la renommée médicale canadienne
Né à Berlin, il arrive au pays en 1937 et entre à l’hôpital Douglas, où il occupe successivement les postes de directeur clinique, puis directeur de l’enseignement et de la recherche. Il révolutionne le domaine de la psychiatrie et jette les bases de la psychopharmacologie dans le traitement de la schizophrénie, consacrant ainsi un tournant dans les approches de traitement des maladies mentales. Le Dr Lehman est Fellow de la Société Royale du Canada, Officier de l’Ordre du Canada et membre du Temple de la renommée médicale canadienne.
Le pavillon Lehmann, un des pavillons du Centre de recherche, est nommé en son honneur.
Dr Charles Roberts (1918 – 1996)

Institut Douglas
Psychiatre, le Dr Charles A. Roberts est diplômé de l’Université de Dalhousie, en Nouvelle-Écosse. Il devient directeur médical du Verdun Protestant Hospital jusqu’en 1966. Il siège, en compagnie des docteurs Dominique Bédard et Denis Lazure (ministre des Affaires sociales pour le gouvernement de René Lévesque – 1976-1981), à la Commission d’étude des hôpitaux psychiatriques (Commission Bédard, 1961-1962), qui entraînera des changements importants dans la prestation des soins en santé mentale.
Le Dr Roberts sera membre fondateur de l’Association des psychiatres du Canada et président de l’Association des psychiatres du Québec.
Dr Gaston P. Harnois (1933 – )

Institut Douglas
Arrivé en 1971, le Dr Gaston P. Harnois, psychiatre, a œuvré au Douglas pendant près de 40 ans, dont 17 à titre de directeur général de l’institution, le premier francophone à ce poste. Il met sur pied le premier Centre collaborateur de l’Organisation mondiale de la santé et de l’organisation panaméricaine de la santé (OMS/OPS) de Montréal pour la recherche et la formation en santé mentale au pays. À la même époque, il participe sur la scène internationale au mouvement sur la réadaptation psychosociale. Il sera le deuxième président de l’Association mondiale pour la réadaptation psychosociale, fondée peu de temps auparavant.
Dr N. P. Vasavan Nair (1934 – ) Dr Samarthji Lal (1938 – 2009)


Institut Douglas Institut Douglas
C’est sous la gouverne et l’impulsion du Dr Harnois que les docteurs Nair et Lal ont fondé, entre autres, le centre de recherche de l’Institut Douglas. Le Dr Lal a aussi mis sur pied la Banque de cerveaux de l’Institut, la plus ancienne au Canada. Cette banque (Banque de cerveaux Douglas-Bell Canada), compte aujourd’hui près de 3 600 spécimens, est l’une des deux plus importantes réserves de cerveaux autopsiés. Recevant régulièrement des tissus cérébraux, elle est la seule banque de cerveaux en activité au Canada.
Dr Rémi Quirion, Phd (1955 – )

Fonds de recherche du Québec
Le Dr Rémi Quirion, PhD, joint le Centre de recherche de l’Institut Douglas en 1983, où il mène des travaux dans le domaine des neurosciences et de la santé mentale. Il est l’un des spécialistes du système nerveux les plus cités au monde. Il succède au Dr Nair en 1996 à titre de directeur scientifique, poste qu’il occupera jusqu’en 2011. Le Centre de recherche connaît un essor remarquable sous son leadership.
Il a également été le directeur fondateur de l’Institut des neurosciences, de la santé mentale et des toxicomanies, un des treize instituts de recherche en santé du Canada (IRSC), puis, directeur exécutif de la Stratégie internationale de recherche sur la maladie d’Alzheimer. Son implication avec l’université McGill le conduit aux postes de vice-doyen des Sciences de la vie et initiatives stratégiques de la Faculté de médecine et conseiller principal, Recherche et sciences de la santé, de l’institution. En 2011, Rémi Quirion quitte l’hôpital Douglas pour devenir le tout premier Scientifique en chef du Québec au Fonds de recherche du Québec.
Sous l’impulsion de ces bâtisseurs, l’Institut universitaire en santé mentale Douglas est devenu aujourd’hui un leader canadien et même international dans les domaines de la recherche et des soins en santé mentale.
À suivre : deuxième article – Le site de l’hôpital : Un haut lieu du patrimoine bâti et paysager à Verdun.
Sources : Cahn, H. Charles, Hôpital Douglas, 100 ans d’histoire et de progrès, 1981, 235 pages et Énoncé de l’intérêt patrimonial, L’Institut universitaire en santé mentale Douglas, Patrimoine Montréal, novembre 2017, 50 pages


