À l’entrée de L’Île-des-Sœurs.
Par Marcel Barthe

Photo Marcel Barthe – automne 2025
« Le milieu humide », cette installation d’art public située au premier carrefour giratoire à l’entrée de L’Île-des-Sœurs, représente l’exemple parfait de la controverse qui accompagne parfois l’insertion d’une œuvre d’art public au sein d’une communauté.
Créée en 2007, par un consortium formé de l’Atelier In Situ et de Vlan Paysages, firmes lauréates d’un concours pan canadien, en deux jurys successifs, organisé par l’arrondissement de Verdun, elle avait l’objectif ambitieux de proposer une expérience artistique multidisciplinaire au carrefour de la sculpture, d’un dispositif paysager aux composantes actives et animées (lumière, mouvement, bruine, etc.) et dont l’aspect se transformait constamment au gré du jour, de la nuit et des saisons.
Conçue afin de mettre en lumière le milieu insulaire où le centre du carrefour, rond, représente l’île entourée d’eau (les voies de circulation) et où les grandes tiges verticales vertes et blondes qui bougeaient au vent, munies de dispositifs dégageant aléatoirement de la bruine, suggéraient les roseaux et plantes en rives. À ces éléments d’origine artistique se greffaient des tiges naturelles – plantations de milieux aquatiques – qui complètent le paysage en variant selon les saisons et les floraisons. Un écho direct aux marécages du lac des Battures et du boisé Saint-Paul.
L’installation a reçu le prix 2009 Mention « Les Arts et la Ville ». La reconnaissance d’In Situ s’est poursuivie par l’obtention de nombreux prix de design et d’architecture, notamment dans des projets aux Jardins de Métis et pour le théâtre de la Vieille Forge en Gaspésie, la Place des pionniers à Gatineau, le projet du Diamant de Robert Lepage à Québec et plusieurs autres.

Milieu Humide, le jour – In Situ (2008) – G. Jones – VLAN (Notez les tiges au pourtour du centre, également, à l’époque)

Milieu Humide, la nuit – In Situ (2008) – G. Jones – VLAN paysages (Notez les tiges au pourtour du centre également, à l’époque)
Pourtant, aujourd’hui, cette œuvre initialement très originale et créative n’est plus que l’ombre d’elle-même. Plus d’effets lumineux, ni éclairage, ni d’effets de bruine. Le milieu humide s’est asséché…

Composante d’éclairage et d’émission de bruine au bout des tiges verticales – In Situ, (année 2008) – illustration document de projet.
Commandée par un arrondissement municipal, le nôtre, l’œuvre ne figure pas dans le répertoire des œuvres d’art public de la ville de Montréal https://artpublicmontreal.ca/collection/mosaic/?arr=verdun
Pourquoi ? Que s’est-il passé ?
La grogne citoyenne et autres aléas…

BV : L’œuvre d’art qui fait des vagues, objet d’un reportage sur le site web de Radio-Canada
Une grogne citoyenne insulaire a contribué à l’affaiblissement du concept. Une pétition de près de 200 signatures demande son démantèlement parce qu’elle est dangereuse, « pas trop jolie » et mal située à ce carrefour de circulation où elle bloque la vue aux automobilistes. Le texte de la pétition mentionne l’exigence de remplacer Milieu humide par une œuvre « plus appropriée pour une île prestigieuse comme la nôtre ». Toutefois, ces revendications ne font pas l’unanimité à l’époque, plusieurs autres citoyens s’opposant à toute altération de l’œuvre.
Malgré cela, l’arrondissement de Verdun aura modifié la structure pour faire cesser la brumisation et les points de jets de lumière que l’œuvre créait le soir. Elle a aussi enlevé les tiges verticales situées au pourtour de l’installation, de l’autre côté de la voie de circulation. Toutefois, l’installation, bien que diminuée, demeure en place.

VLAN Paysages – G. Jones (brumisation)
Encore aujourd’hui, les commentaires négatifs reviennent occasionnellement dans l’actualité locale.
Les concepteurs, quant à eux, affirment n’avoir jamais été informés directement par les autorités municipales de la décision de modifier l’œuvre ou encore consultés pour envisager des modifications qui auraient éliminé les possibles irritants reliés à la circulation automobile.
Un processus à repenser ?
Les œuvres sont généralement commandées par des institutions publiques (différents niveaux de gouvernement, des institutions, etc.). Le processus de sélection est rigoureux et fait l’objet de concours. Les jurys sont formés de spécialistes pertinents au type d’œuvre recherchée.
Malgré cela, certaines ne font pas l’unanimité. C’est le propre de l’art que de déranger, de provoquer des débats, de susciter des réflexions et parfois des controverses. Les organismes commanditaires de ces œuvres, doivent-ils céder à des pressions de citoyens pour autant ? Les investissements publics qu’on y consacre (dans ce cas-ci, près d’un demi-million de dollars à l’époque) peuvent-ils être ainsi remis en question ? La question demeure ouverte.
Nous avons appris depuis. De plus en plus, des formules différentes d’attribution et de sélection d’œuvres destinées aux espaces publics voient le jour, dans le but d’éviter des situations malheureuses. Des approches participatives impliquant les citoyens vivant à proximité des lieux où seront éventuellement installées des créations permettent un dialogue entre le commanditaire, le subventionnaire, l’artiste et le public, souvent en amont du processus.
Mon petit grain de sel
Comme chroniqueur d’Explore Verdun-Île-des-Sœurs, je ne suis pas astreint à la parfaite objectivité. Dans notre arrondissement, nous sommes privilégiés d’héberger des œuvres de grande qualité. Évidemment, depuis la nuit des temps, l’appréciation des œuvres d’art est une question très personnelle et subjective. J’apprécie cette installation et j’aurais souhaité pouvoir la contempler dans son intégralité. Je souhaite que les difficultés vécues avec Milieu humide ne refroidissent pas la municipalité dans son élan de doter notre milieu – y compris L’Île-des-Sœurs – de créations dans l’espace public. Cet environnement de beauté contribue pour beaucoup, à l’apaisement, à la cohésion sociale et au sentiment d’appartenance entre les différentes communautés de Verdunois.
Une triste occasion ratée.


