Pour ma tante – de Marek Zielinski
Aline est née un jour de pluie. Le monde derrière la fenêtre était brouillé, délavé. Il était un bruit, un rythme : les gouttes tambourinant la vitre. Puis les pleurs de sa mère, qui n’a pas cessé de pleurer depuis.
Aline était sage. Immobile, souvent morte. À l’école, à la maison. Elle est restée petite, inachevée, surtout dans sa tête.
L’enfance et l’adolescence ont passé comme un dimanche : chargées de promesses, elles ont laissé un dégoût amer dans la bouche. La bouche jamais embrassée ; le corps jamais cueilli par des bras forts et impatients; les pieds jamais décollées du sol dans l’élan d’une dance – elles pataugeaient dans la boue de la ferme familiale, engouées dans les bottes et la tradition. Il y avait des animaux pourtant, les êtres simples à la peau chaude qui absorbait les larmes et murmures d’Aline, qui calmait son front en feu.
Puis Aline a fauté. Une faute que même la mort de l’enfant n’a pas pu expier. La famille, le village et son monde s’est contracté comme un muscle – elle est partie, jetant en arrière un regard comme une ancre.
Sa mère est devenue une suite de lettres, à peine lues et pourtant apprises par cœur. Une ville du Nord lui a offert un abri dans les bras noueux, fatigués d’un homme de tréfonds, noir de charbon jusqu’au cœur. Aline le serrait fort, si fort, pour en faire un diamant. Elle extirpait le peu de vie qui y restait – elle a vu une promesse de sourire, elle a vu son pied taper du rythme, elle a entendu le murmure d’une chanson douce revenu de l’enfance.
Un jour, la terre a repris son homme. Aline est retournée dans la boue avec lui. Le muscle du monde l’a enfermée autour de ce rectangle de terre où son homme gisait, réuni avec la terre, cette maitresse inassouvie.
Les lettres de sa mère ont quitté sa mémoire, la chaine de l’ancre tomba en poussière.
Un chat du cimetière tira le reste de ses larmes. Assise sur un pot de fleurs renversé, Aline berçait l’enfant qu’elle portait à jamais en elle – juste une silhouette courbe, qui tanguait au son d’une berceuse triste.
Cette berceuse l’a emportée un jour – emportée dans sa ferme, à ses animaux, à son petit qu’elle n’a pas pu réchauffer, à son homme de terre qui a su l’éclairer avec le diamant dans son cœur. Cette chanson triste l’a emportée un jour – un jour de pluie.


