(Suite d’une série de textes sur le voyage de nos deux collaborateurs)
Texte Marek Zielinski
Recherche Luz Garcia de Zielinski
À Fukuoka, nous avons été témoins d’un événement exceptionnel. Si exceptionnel qu’il mérite d’être souligné à gros trait : le ferry de Fukuoka à Busan en Corée du Sud a eu plus d’une heure de retard! Une heure de retard? Alors quoi? Pas de quoi faire un drame, me diriez-vous. Imaginez alors un pays où on vous présente des excuses pour un retard de 30 secondes, et un remboursement pour 10 minutes. Les conducteurs fautifs se sont suicidés à cause des retards, ne pouvant pas vivre avec cette honte. Pour quelques minutes de retard. Imaginez donc une heure! Serait-ce le début de la fin? En tout cas, moi, je leur pardonne – la mer a dû être houleuse ou peu coopérative. Bref, passons.
S’amuser au musée
Un retour rapide, ou non, ça dépend de l’inspiration, sur notre rencontre avec les artistes de Fukuoka. D’une salle à l’autre, l’art japonais nous a séduits par sa simplicité, sa rigueur, sa beauté discrète. À côté de chaque œuvre, son auteur, plié en deux, un sourire aux lèvres, prêt à répondre à nos questions. Peu parmi eux parlent anglais, mon japonais est au stade de conception, la naissance n’est pas pour tout de suite. Mais nous avons parlé, échangé, à en avoir mal aux bras.
Le journaleux en moi a commencé à formuler les questions dans ma tête, que les mains ont tenté de poser, sans recours à la violence, même si la frustration était palpable! Une œuvre en particulier, une grande toile représentant un caractère de la calligraphie japonaise, a attiré mon attention.
Avec l’aide d’une application, j’ai interrogé l’auteur sur le temps que sa fabrication lui a pris. Il a levé deux doigts, suivi d’un mot dans sa langue. L’application a parfois ses ratés, et je suis resté sans comprendre. « Deux jours? ». Il nie de la tête. « Deux semaines? » Il nie toujours, un peu amusé cette fois. « Alors? » La frustration a pointé son nez – m’a-t-il compris? Il agitait toujours ses deux doigts, criant Nenkan aussi fort qu’il pouvait dans ce lieu de culture. Finalement, l’application est redevenue coopérative : deux ans! Quelques lignes, harmonieuses certes, mais sans couleur, sans perspective. Puis, une jeune femme plus fluente en anglais, m’explique que tout est dans le geste. Deux ans de pratique, de perfectionnement pour arriver à ce geste parfait, sûr, plein. Deux ans de méditation, la plume à la main, à croire en la perfection. J’ai reçu cette leçon d’humiliation en pleine face, comme un homme.
Faire du poids sur le ferry
Sur le ferry reliant Fukuoka à Busan en Corée du Sud, un trajet de 6 heures. Il fait beau, las d’être resté assis, je décide de sortir sur le pont, encouragé par le soleil et le ciel bleu. Une fois dehors, j’ai expérimenté le vent le plus violent qu’il m’ait jamais été donné de vivre. Ce n’était pas une bourrasque, mais un hurlement constant et puissant à m’arracher la tête et mes vêtements (je me passerai bien de ma tête, mais les vêtements – non!).
Agrippé à la rampe, petit pas après petit pas, j’ai parcouru peut-être 20 mètres avant de battre en retraite. Je me suis félicité d’avoir développé un petit embonpoint, qui m’a permis de résister à l’ouragan. Je me suis promis de cultiver ma panse, qui se dessinait à peine, pour en faire une arme contre les bourrasques. L’hiver s’en vient, c’est pratiquement une question de sécurité.
Busan, nous voilà! Une ville entrecoupée par les rivières et les montagnes, où ça sent le poisson. Moins aventureuse que le Japon, la Corée du Sud garde quand même quelques surprises dans sa manche. Mais, c’est une autre paire de manches, justement.




