Seul témoignage du long séjour des sœurs à l’île
Par Marcel Barthe

Photo 1. Belle installation de l’arrondissement. Le seul aspect qui est non conforme à la tradition : les planches de la clôture en bois nu. À l’époque, le bois était toujours peint en blanc (comme la croix). Marcel Barthe – octobre 2026
Depuis quelques mois, la croix de chemin de L’Île-des-Sœurs, restaurée à l’identique par l’arrondissement, est revenue près de son lieu d’origine.
Érigée pour la première fois en 1843, elle quitte l’île avec le départ des religieuses en 1957. En 2006, la Congrégation de Notre-Dame en fait don à l’arrondissement pour qu’elle soit réinstallée parmi nous. Depuis ce temps, elle s’est déplacée à divers endroits. Retirée à nouveau pour des travaux de restauration en 2016, elle revient pendant un certain temps près d’une capsule temporelle datant de 1967, enfouie sous une pierre de cinq tonnes, située en bordure du boulevard de L’Île-des-Sœurs en direction de la sortie de l’île (bretelle d’accès direction Montréal/pont Samuel de Champlain). Difficilement accessible, empêtrée dans les travaux reliés au pont, elle tombe dans l’oubli et l’indifférence. La pression de plusieurs citoyens et la fin des travaux d’infrastructure conduisent l’arrondissement à lui redonner une nouvelle vie. Dorénavant, on peut l’admirer de l’autre côté du boulevard, vers l’entrée, à quelques pas du premier carrefour giratoire adossée à la piste cyclable.

Photo 2. On aperçoit la croix de chemin à droite du Manoir de pierre, sur la butte en haut du tracteur devant le chenal qui sépare l’île de celle de Montréal. Congrégation de Notre-Dame – Montréal
Un témoin de notre passé
Les plus âgés d’entre nous se remémoreront combien les croix de chemin parsemèrent le territoire rural et même, souvent urbain, dans un passé pas si lointain au Québec. Ces monuments religieux de tradition catholique furent érigés pour rappeler au peuple l’importance de la Foi dans une société où elle dominait tous les aspects de la vie spirituelle, sociale et communautaire. Les religieux – prêtres séculiers, frères et sœurs, pères missionnaires – ont géré pendant des centaines d’années le système de santé et d’éducation avant la passation de ces pouvoirs vers l’État lors de la Révolution tranquille.
Outre la protection divine, les croix de chemin avaient plusieurs fonctions, dont celle de repère territorial, à l’époque où la signalisation était minimale. On les dressait pour marquer le territoire, notamment aux deux extrémités des villages pour souhaiter la bienvenue ou dire au revoir, pour souligner des carrefours importants, ou encore pour encourager les voyageurs à faire une pause – la halte routière de l’époque – devant le monument pour rendre hommage à Dieu. Plutôt que de courir après un café !
D’ampleurs variées, parfois menues et simples, parfois imposantes et complexes, elles étaient construites bénévolement par des artisans ébénistes, sculpteurs, charpentiers, peintres et plâtriers dispersés sur le territoire québécois.
À L’Île-des-Sœurs, cet objet particulier prend encore plus de sens, et ce, pour plusieurs raisons. D’abord, il illustre parfaitement le nom du lieu et de l’histoire même du territoire. Aujourd’hui, en 2026, la Congrégation de Notre-Dame demeure le propriétaire qui fut le plus important de l’île depuis son occupation par les Européens au début de la colonie.
Personne d’autre n’a encore rejoint les 260 années de possession du territoire par les religieuses à ce jour. De plus, il n’existe aucun autre témoignage concret de la présence des sœurs dans notre vie insulaire. Tristement, tous les bâtiments patrimoniaux ont été détruits. Outre le nom de quelques rues et avenues de l’île, la croix de chemin s’avère le seul véritable rappel physique d’une communauté qui a si intensément marqué notre milieu de vie. D’où l’importance d’en prendre soin.

Photo 3. Le 25 février 1960, le Manoir brûle. La croix de chemin demeure debout.
Photo : Congrégation de Notre-Dame – Montréal
Un souvenir plus culturel que religieux
Depuis la Révolution tranquille, une vaste majorité de Québécois a considérablement diminué son attachement à la religion catholique et aux pratiques religieuses en général. Au fil du temps, des plus pieux, nous sommes passés aux moins pratiquants au sein des sociétés occidentales.
Alors, pourquoi plusieurs d’entre nous demeurent attachés à la croix de chemin de l’île ?
Parce qu’elle possède une importante résonance culturelle. Elle témoigne de notre passé et nous rappelle des moments significatifs de notre histoire, avec lesquels nous avons adopté aujourd’hui, une attitude sereine. L’adéquation avec notre devise nationale, « Je me souviens », cristallise ici toute sa signification. Pour la majorité des citoyens, son caractère patrimonial a supplanté sa signification religieuse. Cette dimension mémorielle motive sa présence dans une société où les administrations publiques, comme les arrondissements, sont laïques.
Le choix de l’emplacement
Plusieurs commentaires sur les réseaux sociaux locaux remettent en question l’emplacement et l’orientation donnés à la croix de chemin. Pour certains, si elle a pour fonction d’accueillir les gens qui entrent sur le territoire en voiture, elle devrait faire face à l’entrée de l’île par l’autoroute 10 et non regarder plutôt vers la piste cyclable. D’autres s’interrogent sur le choix du lieu, perdue qu’elle est dans la canopée de la piste cyclable et pointant vers les murs extérieurs des immeubles SAX.
Malgré ces commentaires, l’emplacement m’apparaît approprié. Au tout début, la croix de chemin, située près du Manoir de la Providence en pierre (voir photo 2), faisait face au bras de fleuve (le chenal) qui sépare l’île des quartiers de Verdun et de Pointe-Saint-Charles, où se situait la maison-mère de la congrégation, la Maison Saint-Gabriel.
Tant les religieuses, leurs employés que les produits de la ferme transitaient continuellement par ce bras d’eau. La voie navigable étant la seule empruntable à l’époque, la croix de chemin agissait à la fois comme repère et comme signal de bienvenue aux arrivants par barques et bateaux. Le Manoir était situé à l’emplacement actuel du SAX et du club de tennis. Quant à l’orientation de sa face principale, deux options m’apparaissaient valables. Le choix actuel, soit la face vers la piste cyclable qui, en fait, respecte l’orientation d’origine vers le chenal, ou encore, la face orientée vers l’entrée de l’île pour accueillir les véhicules entrant par l’autoroute 10. L’arrondissement a choisi l’option qui respecte le mieux son emplacement historique, malgré les modifications au paysage dans le contexte du remblayage et de la construction des bâtiments actuels.
Souhaitons-lui longue vie et un entretien récurrent afin qu’elle ne se détériore plus.


