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Vendredi, 01 mars 2024

Que reste-t-il de nos amours…

Des produits locaux contribuent à enrichir nos voisins ontariens et américains

Par Pierre Lussier

Avez-vous remarqué qu’on tourne souvent la page pour oublier l’exode de nos icônes de l’industrie alimentaire, et parfois même de l’industrie tout court comme ce fut le cas avec la peinture Sico. Que reste-t-il des créations de nos entrepreneurs locaux dont les produits, les marques de commerce et les inventions contribuent maintenant à enrichir nos voisins ontariens et américains?

Un beau matin, c’est le Miel Doyon qui est passé aux mains d’un rival ontarien, plus récemment, ce sont les tartinades beauceronnes Double Fruit qui ont pris le chemin de l’Ohio.

Petit répit, le départ pour l’Ontario des biscuits Whippet a été retardé en raison de la COVID, selon Henri-Paul Raymond, de la station FM 103,3 ; 185 emplois sont ainsi maintenus à la biscuiterie Dare de Saint-Lambert jusqu’à l’automne prochain.

Miel Doyon : plus d’adresse au Québec

Créé en 1927, Doyon & Doyon est resté une entreprise familiale spécialisée dans la commercialisation du miel pendant plus de 75 ans.

En 2004, le propriétaire Paul Doyon accepte l’offre de se joindre à la plus importante marque de miel au Canada anglais, Billy Bee. Par la suite, Billy Bee-Doyon passe aux mains du géant alimentaire McCormick’s,qui peut ainsi se vanter de réaliser 60% des ventes de miel de toutes catégories au Canada.

Pour une question de marketing, les petits pots de miel en forme d’ourson portent l’étiquette Miel Doyon au Québec et Billy Bee ailleurs au Canada. Sur l’étiquette, on peut lire «le miel préféré du Québec», faute de pouvoir y inscrire «aliment préparé au Québec».

 Double Fruit : recette gagnante pour les Américains

C’est toujours décevant de voir des produits nés au Québec, portant maintenant l’étiquette Made in USA. C’est pourtant une réalité pour les tartinades Double Fruit dont le nom et la recette ont été créés par le département Recherche et Développement des Aliments Vachon, alors propriété de Culinar, ce que rapporte Dave Corriveau dans son livre sur l’histoire des p’tits gâteaux Vachon, publié en 2019.

Vendue à J.M. Smucker en 1993, cette division de Vachon a poursuivi ses activités à Sainte-Marie-de-Beauce jusqu’au déménagement de la production en 2013, entraînant la perte d’une centaine d’emplois. Les tartinades Double Fruit sont toujours sur les tablettes des épiceries mais elles sont concoctées au siège social de J.M. Smucker, à Orville, en Ohio.

Désormais, Whippet parlera anglais

«Véritable icône de la cuisine québécoise», affirme en toute lettre Dare, propriétaire de ce style unique de biscuit créé en 1901 par Théophile Viau, le fils du fondateur de la biscuiterie Viau qui a laissé son nom à la rue et au quartier avoisinant de Viauville.

On a beau pleurer en dépouillant un Whippet de son capuchon de chocolat  pour manger la guimauve, on ne va pas ébranler la détermination de Dare à rationaliser la production en profitant de l’espace disponible dans son usine de Cambridge, en Ontario.

Ce biscuit, dont le seul nom faisait la gloire des sauceuses de chocolat de la rue Viau, ne sera plus jamais fabriqué au Québec.

 Alys Robi doit se retourner dans sa tombe

Il est difficile d’ignorer dans ce palmarès la peinture Sico, une entreprise fondée en 1937 par Roméo Fillion et Marcel Deslauriers, à Beauport, qui a quitté le Québec à l’automne 2019.

Sico est d’abord acquise par la firme néerlandaise Akzo Nobel en 2006, puis vendue en 2013 au géant nord-américain des peintures et vernis, Pittsburgh Paint (PPG).

Après six ans d’activités, PPG a décidé de fermer Sico, laissant derrière elle plus de 82 ans d’activité industrielle et de recherche, sans compter les pertes d’emplois.

Le dernier gallon de peinture Sico a quitté l’usine de Beauport en octobre 2019, laissant place à des entrepôts vides.

Ann Gingras, de la CSN, région de Québec, s’est vidée le cœur dans le journal local de Beauport: «De voir une compagnie américaine mettre la main sur un fleuron québécois et prendre une décision d’actionnaire à des kilomètres de chez nous, ça m’écœure.»

Dans La Presse du 25 janvier 2019, le journaliste André Dubuc rappelle quelques inventions québécoises, notamment le biscuit Whippet, la souffleuse à neige d’Arthur Sicard, et le biberon sans air Playtex, inventé par Jean St-Germain, de Drummondville, sans oublier bien sûr la poutine qu’on adapte à toutes les sauces partout dans le monde.

Trop souvent, les Québécois ignorent l’origine des produits qui sont pourtant dans leur environnement immédiat. Le jour où ces produits sont fabriqués sous d’autres cieux, on s’étonne et on se fâche. Hélas, il est trop tard.

L’exode de notre patrimoine commercial et industriel se poursuit donc inexorablement avec la mondialisation, malgré les efforts des créateurs et des chercheurs d’ici.

Qu’on pense au vaccin contre la COVID-19,  réalisé à partir de protéines végétales, qu’on nous promet en mai prochain, chez Medicago de Québec. Qu’on pense au médecin de génie, le docteur Armand Frappier, qui fut un des pionniers dans le domaine des vaccins au Canada et que trop de gens ignorent aujourd’hui, malgré l’institut qui porte son nom à Laval-des-Rapides.

À force de vendre ce patrimoine à nos gentils voisins du Canada anglais, des États-Unis, et de partout ailleurs sur la planète, on risque d’appauvrir l’imaginaire collectif et de céder à la tentation de laisser aux autres le soin de résoudre nos problèmes et d’assurer notre prospérité.

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