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mardi, juillet 5, 2022

On l’appelait Céline, tout simplement

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Yves d'Avignon
Yves d'Avignon
Journaliste de formation... En 44 années, je suis passé de commis à la rédaction à ce poste de "dispatcher" comme dirait mon employeur immédiat d'aujourd'hui, donc d'un quotidien papier à ce média hyper local verdunois. La fierté se lit dans la salle d'ExploreVerdunIDS.com

Message de Frederico Iuliani en hommage à Céline Paquin

Si les bonheurs perdus s’envolaient en fumée, il y aurait des nuages, il y aurait des nuages…

« J’ai été convoqué chez la directrice, une dernière fois. Le 1er juin 2022, j’ai reçu un message de Céline : « Bonjour Frederico, as-tu du temps dimanche après-midi pour venir chez-moi ? J’aimerais discuter avec toi… Est-ce que 13 h te convient ? »

Sans hésitation aucune, je lui ai répondu : « Avec la plus grande joie. » Je ne lui ai demandé ni la raison ni les détails. Toutefois, cette invitation me semblait une convocation officielle, plus formelle. Il y a de ces rendez-vous qui ne nécessitent pas plus d’information et surtout, une invitation de sa part ne se refuse pas.

On l’appelle Céline, tout simplement. « Madame Paquin, c’est ma mère ! », a-t-elle répété maintes et maintes fois. Je la connais depuis ma tendre enfance, puisqu’elle a été la directrice de mon école primaire, Lévis-Sauvé, à Verdun. Il y a donc plus de 44 ans, j’en avais sept ans, j’étais tout petit, et j’avais la même répartie.

À cette époque, j’ai eu l’occasion d’aller la visiter à quelques reprises, dans son bureau, pour y faire quelques réflexions. Disons que malgré mes excellentes notes, je pouvais être turbulent par moment. Il m’arrivait de quitter la classe de moi-même, surtout en quatrième année, ma plus difficile et horrible : j’étais carrément en conflit permanent avec l’enseignante qui, selon moi, n’aimait pas du tout les enfants. Nous étions incompatibles, et je trouvais refuge dans le bureau de Céline. Celle-ci était claire, ferme, droite, à l’écoute. Elle parlait franchement, avec un respect envers nous, mais en mettant des balises et des limites. Je me suis toujours senti privilégié, choyé. Et je peux affirmer que nous étions plusieurs à l’être.

Céline était respectée, mais aussi adorée. Les enfants l’aimaient, et nous sentions que nous étions sa priorité. L’école Lévis-Sauvé est certes située en milieu défavorisé économiquement, mais c’est un endroit où il y a de l’implication et du cœur au ventre.

Également, c’est parce qu’elle avait vécu de l’intimidation à répétition dans son enfance qu’elle comprenait l’importance d’intervenir : elle ne tolérait aucune forme d’abus ou les châtiments physiques encore courants à l’époque.

Notre directrice était habillée de manière élégante en toute circonstance, telle une actrice de cinéma. Tous les garçons (sûrement les filles aussi) la trouvaient très belle, et nous en parlions entre nous. Du style, de la verve. Une femme déterminée, qui savait comment diriger en collaborant avec tout le personnel enseignant et de soutien. Céline nous expliquait les règles, et nous l’écoutions. D’ailleurs, mes parents m’ont toujours dit que les enseignants et la directrice, c’était comme eux : donc, je me devais d’être respectueux. Disons que c’était carrément une tout autre ère.

Au fil des ans, j’ai eu l’occasion de prendre quelques repas avec Céline, afin de partager des histoires et des visions de la société. J’ai donc en mémoire nos tête-à-tête et les choses plus intimes qu’elle m’a racontées. Nous avions également des échanges réguliers par Facebook, autant en discussions privées que dans les conversations en commentaires où nous nous donnions la réplique. Oui, c’est particulier d’avoir eu le privilège d’entretenir une amitié avec la directrice. Mais Céline, ce n’est pas n’importe quelle personne. Elle a joué un rôle très important pour rendre possible la « Célèbre classe de M. Taillon ». C’était la co-équipière de mon prof, ami et mentor, André, qui est décédé en décembre dernier. C’est elle qui s’assurait que sa manière caractéristique d’enseigner puisse vivre et s’épanouir dans un cadre plus rigide. Ensemble, ils nous ont fait expérimenter l’équivalent de l’histoire des films l’Opus de M. Holland, Monsieur Lazare ou même Les choristes.

En ce fameux dimanche matin, mon voisin, super-Gilles, s’est présenté chez moi au bon moment, comme toujours. Il est pasteur, et j’en ai profité pour lui dire que cette journée serait très significative, puisque je savais pertinemment que j’accueillerais une annonce des plus importantes. Les mots de Céline, j’avais l’impression de les connaître à l’avance. Notre discussion m’a donc préparé pour l’après-midi et j’en ai retenu des paroles apaisantes.à

C’est avec anxiété que je me suis présenté au domicile de ma directrice, à Saint-Bruno-de-Montarville, pas très loin de chez moi. Je lui ai apporté des fleurs : c’était très important pour moi. Elle m’a accueilli à bras ouverts. Nous avons pris place, elle sur sa chaise, moi sur le canapé, et elle nous a servi un petit rosé. Céline était préparée, son plan de match était bien orchestré. Elle m’a demandé des nouvelles sur ma famille, ma santé et mes projets en cours. Elle était particulièrement intéressée par les fauteuils de théâtre que j’ai acquis de la Place des Arts. Je lui ai donc raconté brièvement mon projet, ce qui l’a fascinée. Elle souhaitait connaître les détails, et je lui ai parlé du sociofinancement que j’organise.

Céline se leva d’un bond, et me lança que c’est cela qu’elle voulait entendre. Elle se dirigea vers une autre pièce et revint avec une enveloppe déjà adressée à mon nom. Elle me dit : « Voilà. C’est ma contribution pour ton projet ! » J’étais surpris, des plus étonnés. Je ne comprenais pas exactement ce qui se passait. Puis, j’ai réalisé qu’elle venait de donner le coup d’envoi, une impulsion pour passer finalement au mode action.

Ensuite, Céline m’a parlé du point le plus important de notre rencontre. J’ai failli lui poser la question s’il s’agissait d’une demande en mariage, mais j’ai senti que ce n’était pas le moment de faire une de mes blagues : je me doutais de ce qui allait suivre. Elle m’a dit qu’elle avait avisé sa famille et quatre autres personnes, dont moi, de la décision qu’elle avait prise.

Céline m’a annoncé que le 20 juin 2022 serait sa dernière journée, puisqu’elle a réclamé l’aide médicale à mourir. Elle souffre de Parkinson, endure et n’en peut plus des douleurs insupportables qu’elle doit atténuer avec un cocktail de médicaments, en plus de gérer les effets secondaires. Sa qualité de vie est considérablement réduite. Elle me raconte qu’elle a beaucoup souffert d’isolement dû à la pandémie. Cette femme active, qui s’entrainait à la Zumba et entretenait son réseau de relations amicales, ne pouvait plus ressentir ces plaisirs et jouir de ces moments agréables.

Il y a Céline avant la COVID, et après, selon ce qu’elle me raconte. Et sa maladie devient incontrôlable. Elle a donc pris la décision de quitter ce monde dans la dignité, et d’être en contrôle de son départ. J’avais deviné qu’il s’agissait de cette information, car elle m’avait déjà mentionné, il y a quelques années, que si elle devait souffrir un jour, elle irait en Suisse. Toutefois, les règles ont changé, autant là-bas qu’ici, et elle a pu obtenir l’autorisation pour cette décision aussi difficile à prendre qu’à entendre.

C’était la première fois que j’y étais confronté de cette manière. En moins d’un an, Mama est décédée, ensuite ce fut mon prof, ami et mentor André, et maintenant, je savais que dans quelques jours, Céline nous quitterait. Coïncidence ou synchronicité, Céline a choisi la date d’anniversaire d’André Taillon pour partir. Cet épisode de vie m’a transformé, m’a touché et m’a perturbé. Dans tous les cas, j’étais dans la confiance, dans la paix et l’écoute, et j’ai eu un rôle à jouer.

Toute ma vie, les rituels ont fait partie intégrante de mon cheminement et j’ai cherché à comprendre le sens profond derrière les événements, les leçons à retenir. Céline m’a raconté qu’elle est née dans un petit village nommé Sainte-Christine-d’Auvergne, dans le comté de Portneuf, de parents peu fortunés, peu instruits, mais avec une grande dose de fierté et une belle éducation. Un désir de faire en sorte que leurs enfants puissent obtenir le meilleur. Elle a ajouté que son père a profité de l’occasion offerte par le premier ministre Jean Lesage d’aller chercher des fonds, afin d’ouvrir une école centrale (primaire et secondaire 1-2-3) dans leur patelin. C’était le début de la Révolution tranquille.

À ses 17 ans, elle quittait sa région pour se diriger vers Montréal, déterminée à poursuivre des études universitaires. Elle a terminé son bac en cinq ans, puisqu’elle devait travailler en même temps pour subvenir à ses besoins. Plus tard, elle effectua une maitrise en administration à l’Université de Montréal.

Céline m’a expliqué qu’elle a travaillé très dur pour se tailler une place dans le milieu de l’enseignement, notamment pour devenir directrice adjointe de l’école Notre-Dame-de-la-Garde. Elle avait posé sa candidature à la suite d’un défi qu’un collègue lui avait lancé. Elle fut convoquée devant une estrade de dirigeants qui la mitraillait de questions. Elle était préparée, car Céline planifie toujours tout dans les moindres détails : bien sûr, elle a eu le poste. Elle a mis en place des outils innovateurs dans ce qui était le plus grand établissement primaire de Verdun à l’époque.

Par la suite, Céline fut la plus jeune femme à prendre la direction d’une école, soit Lévis-Sauvé. La meilleure manière de décrire Céline Paquin, c’est qu’il s’agit d’une personne qui a marqué l’histoire de l’éducation dans Verdun. Elle est une féministe sans pancarte, par son exemple, sa ténacité, sa démarche.

Pour moi, elle est à l’image d’une Thérèse Casgrain, d’une Judith Jasmin, d’une Simone Monet–Chartrand. Toutefois, dans sa grande humilité, Céline n’aurait pas été d’accord avec cette affirmation. Elle a fait tomber les interdits de l’administration locale, ouvert la voie aux autres femmes.

À la fin de ma sixième année au primaire, Céline quitta notre école pour relever de nouveaux défis : elle devint coordonnatrice à la vie étudiante, cadre à la commission scolaire, enseignante pendant une année et finalement, directrice de l’école Notre-Dame-des-Sept-Douleurs.

Pour souligner son départ, tous les élèves furent rassemblés dans le gymnase afin de lui souhaiter un au revoir. Notre classe lui avons chanté en chœur une douce mélodie que nous avions adaptée, et qui m’est revenue à la mémoire au terme de notre rencontre.

« Si les bonheurs perdus s’envolaient en fumée, il y aurait des nuages, il y aurait des nuages. Si les bonheurs perdus s’envolaient en fumée, il y aurait des nuages en plein cœur de l’été. Mais si toi, chère Céline, tu devais t’en aller, il pleuvrait si fort, que j’en mourrais noyé. Et si notre bonheur s’envolait en fumée, il y aurait un nuage autour du monde entier. »

1 – À toi qui aimais les croisières, les découvertes et les voyages, je te souhaite un temps merveilleux pour ton grand départ. Merci de nous avoir protégés, nous, les milliers d’enfants qui ont fréquenté les écoles dont tu tenais la clé et nous ouvrais la porte. « La mort, c’est la dernière étape de la douceur. La mort, c’est la douceur absolue. C’est le calme, le repos. C’est l’absence de mouvement et la paix. »

2 – Énormes câlins à toi, chère Céline adorée. (Paroles de la chanson Les bonheurs perdus, par Yves Duteil.

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