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Montréal
Samedi, 20 avril 2024

Le billet de Jean-Guy Marceau: Sous Zéro

Un froid inhabituel tombe sur la ville. Lorraine a des courses à faire, et l’idée même de quitter son appartement de L’Île-des-Sœurs l’indispose. Depuis sa fenêtre au sixième, elle aperçoit le fleuve qui rejette une fumée blanc intense qui donne au St-Laurent un air de champs de bataille, de fin du monde. De gros nuages gris annoncent la neige et gêne l’humeur de l’insulaire. Un autre dimanche à frotter son condo, à visiter Provigo et à se taper un film HBO, songe-t-elle. Une autre journée comme toutes les autres finalement. 

L’ascenseur ne répond pas. Elle descend avec précaution les marches du complexe immobilier en maugréant. À l’entrée principale, le sapin trône encore en plein milieu. Nous sommes fin janvier et le roi des forêts affiche encore ses couleurs, comme pour nous dire que l’hiver c’est pas un cadeau et que c’est long long long. Heureusement que le petit centre commercial est à deux pas. Son Kanuk argent bien ajusté fait l’affaire. Courageuse, elle traverse les rues enneigées, ses pas craquent comme des biscuits soda. Depuis la pandémie, elle ne marche presque plus. Elle aura soixante-douze ans dans trois semaines, et le Sud lui manque. Josianne, sa meilleure amie – sa seule – part demain pour la Floride… Deux mois au soleil ! La chanceuse, se dit-elle. Cette année encore, Lorraine refuse de partir avec elle, par peur, par solidarité, par geste citoyen, affirme-t-elle. Ce dont elle souffre le plus, ce n’est pas du froid, mais de la solitude.

Elle traverse une petite ruelle bordée de cèdres géants, puis arrive au centre d’achats. Contente d’affronter les -17 degrés, elle entre faire ses courses, comme une enfant dans une garderie, les joues rouges, les lunettes sur le bout du nez et son manteau ouvert. En dedans, c’est agréable, réconfortant comme un chocolat chaud et ces mandarines qui ont presque une couleur artificielle. Elle fait rapidement le tour du supermarché, passe à la caisse et se remet en mode Grand nord. C’est qu’elle est en super forme pour son âge, est-ce à cause de la technique Nadeau qu’elle pratique depuis quarante ans ? En trente minutes le temps s’est couvert davantage et la neige tombe à grands coups de bourrasque. Lorraine tire péniblement son panier à roulettes qui s’est transformé en traîneau pour l’occasion. Enfin arrivée chez elle, elle constate que l’ascenseur fonctionne. Bonne nouvelle !

Depuis toujours, elle vit seule. Lorraine a bien sûr apprivoisé la solitude, elle s’en est fait une amie, une complice. Elle voyait quand même des gens avant la pandémie, au club de lecture avec Josianne ; elle fréquentait aussi les amis (es) de la marche deux jours par semaine, avec une dizaine de vieux, Constance, Huguette, Marguerite, les deux Louise et Gérard, le seul homme du groupe. Elle adorait aller au resto le samedi soir. Mais les choses ont changé et rien n’est plus comme avant. Février arrive, court et sournois. Un coup à donner avant le printemps qu’elle souhaite hâtif… et pourquoi pas prématuré. En rangeant ses emplettes, Lorraine songe en regardant souvent dehors que le spectacle est magnifique et que malgré tout l’hiver a son charme… Elle accepte docilement d’être sous zéro au lieu d’être sous les palmiers.

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